6 avril 2053
Au bout d'une séance marathon de huit jours et huit nuits, les membres des gouvernements quartiérisés, communalisés, provincialisés, régionalisés, communautarisés, fédéralisés, soit au total 250 ministres dont 126 femmes (1) se sont mis d'accord sur une nouvelle loi-programme pour l'enseignement, la cinquante-septième depuis 1830, a ironisé un député de l'opposition.
Suivant une tradition déjà bien établie au siècle précédent, la première ministre, les traits tirés, a annoncé que les accords de la Saint-Célestin venaient de succéder à ceux de la Saint-Éloi, Sainte-Thérèse et autres Saint-Polycarpe.
Une vieille militante liégeoise dont nous ne donnerons ici, par discrétion, que les initiales, Y.B., 90 ans bien tassés, ayant participé dans les années 1980 à un certain mouvement " Freinet ", a fait remarquer à une radio locale que ces accords tombaient vraiment à pic : le jour de la Saint-Célestin. Célestin était en effet le prénom de ce pédagogue du XXe siècle ayant défendu avec acharnement ce que les actuels accords de la Saint-Célestin accordent enfin aux enseignants, après des décennies de lutte et d'obstination. Les journalistes, bien entendu, toujours à l'affut de " scoops ", se sont précipités sur l'internet afin de savoir qui était au juste cet apparent précurseur.
Ils purent constater, en effet, que cette vieille dame avait encore toute sa tête et que les accords de la Saint-Célestin ne faisaient que proposer à l'école ce que Célestin Freinet et ses adeptes (souvent d'ailleurs à l'époque considérés comme marginaux si pas comme un peu dérangés) avaient toujours revendiqué.
1 septembre 2054
Le vote de cette nouvelle loi-programme au Parlement a engendré une série d'arrêtés-lois qui ont été mis en œuvre rapidement :
Tous les bâtiments scolaires ont été entièrement rénovés.
Des garderies parfaitement encadrées accueillent désormais gratuitement les enfants dans chaque école dès 7 h 30 le matin et jusqu'à 18 h.
Les devoirs à domicile sont enfin supprimés. (2)
Le chlore est abandonné dans les piscines au profit d'une technologie d'épuration moins agressive.
Les enseignants reçoivent une formation de base totalement revue dès la première année comportant des contacts fréquents avec des élèves en chair et en os.
Leur formation continue est assurée. Ils sont remplacés dans leur classe durant les 15 jours de formation auxquels ils ont droit.
Le traitement des enseignants a été revalorisé de quelque 30 %.
L'enseignement frontal est enfin interdit jusqu'à 10 ans.
L'école se doit d'être active et citoyenne. (3)
30 octobre 2054
Une manifestation de 450.000 personnes est prévue dans les rues de Bruxelles pour le weekend prochain, plus que pour la Marche blanche, restée dans toutes les mémoires, bien qu'elle se soit déroulée à la fin du siècle passé. Un journal de la capitale a publié un reportage sur les préparatifs en montrant la police unique en train de briquer ses chevaux de frises et ses matraques. Les organisateurs de la manifestation (rassemblant les syndicats enseignants et les fédérations d'associations de parents d'élèves) ont directement diffusé un communiqué précisant que ces préparatifs étaient inutiles car il s'agissait cette fois d'une manifestation de contentement. La police est déroutée car ce genre de manifestation n'est pas prévu dans le GAG (Guide anti-groupes), livre de chevet de nos pandores. Ce livret avait pourtant été entièrement revu lors de la rénovation totale de la police entreprise dans les années 2015.
5 novembre 2054
La manifestation de contentement a dépassé toutes les espérances. Elle a rassemblé plus de 500.000 personnes. Au cours du défilé, on a vu des parents et des enseignants marcher main dans la main. Les fédérations de parents d'enfants handicapés, surdoués, catholiques, agnostiques, protestants, athées et j'en passe étaient présents. Des hommes politiques furent embrassés fiévreusement par des mères de famille manifestement aux anges. Certains d'entre eux n'ont pas supporté le choc et ont dû être brièvement hospitalisés. Cela ne s'était jamais vu.
11 novembre 2054
Le gouvernement est aux abois.
Les ouvriers viennent de demander que soient mis en chantier les accords de la Saint-Karl.
