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Instants tannés
Vers elle
Il revenait de temps à autre vers elle comme dans une ville connue, mais qu'on a délaissée durant de longues périodes et où l'on reconnait cependant intuitivement les rues, les places, les atmosphères, les odeurs, les habitudes secrètes, au fur à mesure qu'on s'y enfonce, qu'on se laisse à nouveau happer par elle. Tout parait ancien et nouveau à la fois. La reconstitution alors se fait par bribes.
Il se penchait vers elle comme on se penche, dans une place publique noire de monde, vers une petite fille égarée dont les yeux expriment la panique naissante.
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La mère
Il devait avoir cinq ans. On l'avait éloigné pour la journée chez sa cousine, à l'autre bout du village. Cela ne lui avait pas paru incongru, bien au contraire. C'était comme sa seconde famille. Il allait chez elle régulièrement. Ils étaient compagnons de jeu, presque sœur et frère. De plus, c'était jour de congé scolaire, l'Ascension ou quelque chose du genre, en plein mois de mai. Ils en avaient profité pour explorer le grenier (pourtant interdit), s'amusant à rêver, à se faire peur et à fouiner parmi les grands coffres, les vieux livres, les grandes photographies du début du siècle, veuves de leur cadre et dont les personnages vous regardaient avec une sorte de sérieux inquiétant.
La journée s'était déroulée rapidement et lorsqu'on l'appela pour le retour, il en fut comme étonné. En arrivant à la maison, il sentit à quel point l'atmosphère était lourde, n'arrivant cependant pas à en identifier la cause. il entra par l'arrière, comme à son habitude et déboucha dans la cuisine, où quelques voisins, debout, entouraient son père, assis dans son fauteuil préféré. Son père pleurait. Il n'avait jamais vu son père pleurer. Il n'en revenait pas !
Son père l'attira vers lui puis l'emmena dans la salle à manger transformée pour l'occasion en salle mortuaire, de longues draperies noires ornant les murs, des vierges orantes garnissant les coins. Le fragment de buis attendait patiemment près de l'eau bénite.
Ses yeux se posèrent sur sa mère, étendue là, dans un lit, les mains croisées sur un chapelet noir. Il continuait à ne pas comprendre.
À ce moment, la porte du jardin s'ouvrit et les effluves du lilas en fleurs envahirent la pièce. C'est à ce moment précis que son père se pencha vers son oreille en murmurant :
« Tu vois, ta mère est morte… »
Depuis, chaque printemps réveillait en lui ce souvenir douloureux.
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