Le jour le plus court

Certains l'appellent le jour le plus long. Pour moi, ce fut le jour le plus court de ma vie. Le 6 juin 1944. On m'avait promis que je fêterais mes dix-neuf ans à Paris, le 15 aout. Mon premier contact avec la terre de France fut plus que rude. Un douleur aigüe dans le dos me claqua au sol, trente secondes après ma sortie de la barge 176, à 6 h 48. Je perdis connaissance et fus laissé pour mort durant plusieurs heures jusqu'à ce qu'un infirmier s'aperçoive, lors du ramassage et de l'identification des soldats échoués sur Utah Beach, que mon cœur battait encore...
Je sortis de mon coma le 8 juin vers 21 h 00 dans un hôpital de campagne non loin de Cherbourg. La première image qui apparut à ma conscience est le visage buriné d'une vieille infirmière, penché vers moi. Je ne mis pas beaucoup de temps à me rendre compte de la réalité : mon dos me faisait encore souffrir certes, mais manifestement mes jambes ne répondaient plus. J'imaginai le pire : étaient-elles encore là ? Dans mon malheur, le fait de les voir - à défaut de les sentir - me rassura un peu...
Tout le monde autour de moi, de la plus petite assistante jusqu'au médecin-colonel, se félicitait de ma situation. Pensez donc, des milliers de mes condisciples retournaient au pays dans un cercueil presque anonyme quand ils n'iraient pas nourrir de jolies pelouses bien vertes garnies de croix blanches. Et moi, j'étais vivant. Vivant !
Oui, mais dans quel état... Il me fallut attendre encore un mois entier pour en savoir un peu plus sur mon avenir. Un bateau allait me ramener au bercail. Je pouvais m'estimer heureux.

*

Je mis plusieurs mois pour dominer un tant soit peu la chaise roulante toute neuve que l'armée m'offrit en même temps qu'une légère pension. Fini pour moi la pratique du base-ball et les longues promenades dans les montagnes de mon Nevada natal.
La visite presque obligée de nombreuses bibliothèques fit de moi en cinq ans un archiviste hors pair, capable de débrouiller l'écheveau de recherches complexes. L'armée me réengagea donc pour mettre de l'ordre dans la flopée de documents accumulés lors de la guerre par les seize millions d'Américains qui y avaient pris part.
Un matin de novembre 1950, je tombai un peu par hasard sur un classeur « Top secret ». Il contenait une série de correspondances diverses de plusieurs grandes industries des États-Unis (Union Carbide,Du Pont, General Electric, Westinghouse, Singer, Goodrich, Kodak, JP Morgan, ITT,...) montrant leurs contacts avec Hitler dès 1935 et les rapports commerciaux qu'elles avaient noués avec l'Allemagne depuis le début de la guerre. Esso avait par exemple fourni l'essence tandis que Ford et General Motors construisaient les camions dans leurs usines allemandes.
Je fus abasourdi lorsque je lus dans la presse de l'époque, les déclarations de Henry Ford : "Ni les Alliés, ni l'Axe ne devraient gagner la guerre. Les USA devraient fournir aux deux camps les moyens de continuer à se battre jusqu'à ce que tous deux s'effondrent." ou du futur président Harry Truman, en 1941 : "Si l'Allemagne gagne, nous devons aider la Russie et si la Russie gagne, nous devons aider l'Allemagne, afin qu'il en meure le maximum de chaque côté."
Ainsi donc, les États-Unis n'étaient entrés en guerre que lorsque les Russes enfonçaient le front de l'est et ils s'enrichissaient en prêtant à la Grande-Bretagne qui supportait tout le poids financier de la guerre. Les États-Unis ont réussi à profiter de la Deuxième Guerre mondiale pour affaiblir leurs rivaux et devenir la seule superpuissance capitaliste.
Je n'en revenais pas. Tout se brouillait dans ma tête. Je voyais le plan Marshall (85 milliards d'euros actuels) comme un plan diabolique visant à assujettir l'Europe à l'économie américaine. La récente nomination de Georges Marshall comme ministre de la Défense pour la guerre de Corée me mit encore plus la puce à l'oreille...
Au grand dam de mes proches et de mon employeur (l'armée américaine), je devins un pacifiste convaincu et eus beaucoup de mal à accepter le départ de mon fils pour le Vietnam, en 1970. Il en revint, meurtri psychologiquement certes, mais vivant. Lui-même vit son enfant partir pour la première guerre du Golfe, en 1991. Il semblait que l'histoire n'arrêtait pas de se répéter et que les guerres se faisaient toujours pour les mêmes motifs : le pouvoir, l'argent, la maitrise sur les matières premières au mépris de la vie des gens.
J'ai 80 ans aujourd'hui. Je suis arrivé à la fin de ma vie, je le sens. Je serai probablement inhumé avec les honneurs militaires. À moins que je ne les refuse explicitement. Je crois que c'est ce que je vais faire. J'ai trop souffert, ces derniers jours, de voir tous ces anciens combattants de 40-45, ces vétérans, la larme à l'œil et des breloques à la boutonnière, marchant au pas.
Ils n'ont rien compris. Quelques coups de sifflet et ils sont prêts à repartir ou à précipiter leurs fils et leurs petits-fils sur les plages meurtrières d'un hypothétique nouveau continent à délivrer du mal...

Henry Landroit


Liens de bas de page