Jeune, dis-moi comment qu'tu causes !

Les jeunes ont leur langage, dit-on. Il s'agit bien d'un langage et non d'une langue. Car les deux, contrairement aux apparences, ne sont pas synonymes. Les jeunes continuent à utiliser la langue française. Certes, ils lui font subir nombre de contorsions, mais pas beaucoup plus que les médecins, les psychologues, les psychiatres, les pédagogues, lorsqu'ils s'expriment entre eux. On apprend une langue (maternelle ou étrangère), on utilise un langage châtié dans les réceptions ou un langage « peu soutenu » dans les conversations de café.

Mais les expressions, les intonations, le rap ne suffisent pas à créer une langue. Le « langage jeune » est une des multiples façons de se servir de la langue.
Une langue fonde l'identité. « Ma patrie est la langue portugaise », disait Pessoa.
Un langage peut également, à l'intérieur d'un groupe linguistique, soutenir une revendication identitaire. Les « jeunes des banlieues », comme on les appelle, s'affirment avec des expressions inconnues des autres milieux. Souvent, pour ces jeunes qui ont eu du fil à retordre avec l'école, le français « académique » est ressenti comme la langue du pouvoir et de l'autorité. Mais leurs habitudes de langage plaisent aux autres adolescents, même aux fils de « bourges ».

Quelles stratégies ?

Rien qu'en utilisant des préfixes particuliers, ils donnent naissance à de nombreux nouveaux mots (archi-nul, giga-faux, maxi-parano, méga-fan, super-potes, hyper-rare, ultra-mode, etc.).
En pratiquant le verlan (qui consiste à inverser les syllabes : bizarre devient zarbi, narpi désignera le vin, zicmu, zomblou, féca, etc.), ils rendent une phrase facilement incompréhensible pour le citoyen lambda.
Supprimer des syllabes sera un procédé à l'honneur : en ôtant la première syllabe, problème devient blème, racaille s'efface devant caille; en supprimant la dernière (procédé utilisé par la langue depuis longtemps), ils raccourcissent les mots (resto, appart, p'tit déj). Une autre façon de parler consiste à dire bleu pour un policier ou casquette, qui suffira pour annoncer le contrôleur. Des emprunts à l'anglais, aux langues africaines, asiatiques, à l'arabe complètent le tableau. L'argot, bien sûr, n'est pas en reste avec des mots plus ou moins entrés dans le langage courant (et souvent dans les dictionnaires) : cinoche, blé, mec, tignasse, godasse, fringues, poulet, piaule, crécher, chope piger, etc. (eux-mêmes parfois « verlanisés ») mais aussi avec des mots plus rares qui apparaissent tout à coup dans les conversations, car le propre de ce langage (comme de toute langue, d'ailleurs) est d'évoluer et de créer du nouveau lorsque des mots sont passés dans le langage courant et, dans ce cas, ne permettent donc plus de parler un langage crypté, inconnu des voisins, mais intelligible entre initiés, comme l'argot le fut à son époque florissante.

Le rôle des médias

Plusieurs secteurs économiques et culturels utilisent eux aussi le langage jeune: la chanson, le cinéma, bien sûr, la bande dessinée.
Le chanteur Renaud utilise énormément l'argot et le langage « jeune ». Ses fans ont dû créer un dictionnaire des expressions employées dans ses chansons (voir ici). Ce site s'avère bien utile pour les professeurs de français de l'étranger dont les élèves écoutent Renaud mais souvent, sans le comprendre vraiment...
La publicité, quand elle s'adresse aux jeunes, utilise souvent son langage, parfois « à l'insu de son plein gré », comme cette pub: « Dassault, 50 ans d'audace ». Faut-il voir dans cette formule l'utilisation du Verlan (Dassault - audace)? Certains y notent la volonté de l'avionneur de toucher un public jeune.
La télévision, notamment avec ses émissions dites de « télé-réalité » et surtout avec Star Academy, met en scène des jeunes qui utilisent ce langage et en diffuse ainsi les principales caractéristiques et les tics les plus connus.
La presse pour jeunes, soucieuse de fidéliser son public, n'hésite pas à parler jeune et elle y va à donf...
Le cinéma véhicule, parfois maladroitement, les principales expressions des jeunes, usant et abusant souvent du verlan, des mêmes mots d'argot ou de tournures trop attendues comme Nique ta mère. La bande dessinée, quant à elle, n'a eu aucun mal à s'adapter au langage jeune, habituée qu'elle était aux onomatopées, aux phrases courtes, etc.
Faut-il réagir?
Les parents et les enseignants en contact avec des adolescents sont inévitablement confrontés à leur langage particulier, toujours renouvelé.
Faut-il interdire? Nous savons déjà que cela ne servira à rien. D'une part, il faut se pénétrer de l'idée qu'il s'agit là d'une mode et que celle-ci risque d'être remplacée par une autre dans un délai assez court. D'autre part, interdire n'arrangerait rien sur le fonds. Le langage jeune étant fortement lié à la recherche de l'identité chez les adolescents, il s'agit d'une manifestation rebelle, certes, mais nécessaire.
Que faire alors? Les parents pourront, chaque fois que cela est nécessaire, insister sur l'emploi du bon niveau de langue. On ne parle pas à un employeur potentiel ni à son grand-père comme à son copain. Les enseignants, de leur côté, auront fort à faire. Plutôt que d'interdire (ou ignorer béatement le problème), ils devront le prendre à bras-le-corps et étudier les différentes formes du langage oral avec leurs élèves. Rédiger un dictionnaire, par exemple, peut être un exercice fructueux.
Comme le souligne Alain Bentolila, professeur à la Sorbonne Paris V: « Dire que toutes les langues sont égales, c'est très facile, mais il y en a qui donnent les clefs du monde, et d'autres... celles du ghetto. »

Article paru dans Le Ligueur du 10 mars 2004

Ce texte est écrit en orthographe nouvelle - www.renouvo.org.

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