Carte blanche de José Morais, professeur à la faculté des Sciences psychologiques et de l'Éducation, de l'U.L.B.
Certains disent que « lire, c'est
comprendre » ;
ils se trompent
Les questions
relatives à l'apprentissage de la lecture éveillent de manière récurrente
l'intérêt de la société. Au sujet de la question du comment comment apprend-on
à lire ? ou de celle, associée, des méthodes comment faut-il apprendre à
lire? , on entend toujours les mêmes idées et arguments incorrects, comme si
ces questions n'étaient pas du ressort de la recherche scientifique, comme si
cette recherche n'avait pas permis d'infirmer ces idées. Quelles sont les
raisons de cet état de fait ? Cette information est-elle insuffisante, ou
rencontre-t-elle des obstacles ? Les deux explications sont sans doute
vraies.
Je fais partie du
Comité scientifique de l'Observatoire national de la lecture (ONL), en France
(1). C'est un honneur d'appartenir à un tel organisme, constitué de gens
dévoués (chercheurs en psychologie, pédagogie, linguistique et neurosciences,
inspecteurs généraux, enseignants, orthophonistes, représentants d'associations
de parents, etc.) et qui construit inlassablement une œuvre utile à travers
l'analyse libre et critique des faits et des idées, dans le respect des personnes,
en totale indépendance de pensée par rapport à l'institution l'État qui lui
donne les moyens d'action.
L'une des missions
de l'ONL étant de conseiller le ministre, celui-ci lui demande parfois de
procéder à l'examen d'une question (les programmes de formation des maîtres en
2001). A part ces demandes, le comité scientifique choisit lui-même les thèmes
à traiter, créant des groupes de travail et écoutant des experts extérieurs
(par exemple, sur la littérature de jeunesse, l'analyse des matériels scolaires
ou l'utilisation de l'informatique dans l'apprentissage). Il organise des
journées d'étude à l'intention notamment des enseignants des Instituts
universitaires de formation des maîtres. L'activité de l'ONL a eu une influence
positive considérable sur l'enseignement de la lecture en France (2).
Regardant du côté
de notre Communauté française, je crois qu'il existe encore, dans beaucoup de
secteurs, un rejet obstiné des conceptions de l'apprentissage de la lecture qui
correspondent aux études scientifiques, rejet qui est sans doute lié à de
fausses croyances sur les connotations politiques ou philosophiques de ces
conceptions. Je signale, cependant, qu'en ce qui concerne les fonctionnaires du
ministère avec lesquels j'ai eu des contacts, j'ai pu constater leur volonté
d'agir pour que l'enseignement de la lecture tienne compte des résultats de la
recherche scientifique. Que faut-il faire pour améliorer la situation ? Créer
« notre » ONL ou établir avec l'ONL français (y compris via les
instances gouvernementales ) des relations étroites de collaboration qui
permettraient de faire bénéficier notre enseignement de l'expertise qui se
développe chez nos voisins ? La question est posée.
J'ai souligné
l'honneur que constitue pour moi le fait d'être membre de l'ONL. Un autre
honneur, accompagné d'une dette scientifique, est celui d'avoir fait partie de
l'équipe qui, sous la direction du Professeur Paul Bertelson, de l'ULB a lancé
dans les années 1970 des recherches en psychologie de la lecture. Jusqu'alors,
ce domaine avait été fortement influencé, dans la théorie et encore plus dans
la pratique, par l'idée que la lecture est une fonction naturelle qui ne
comporte aucune spécificité au sein des activités langagières. Cette idée et
les pratiques qui en découlent restent coriaces en Belgique. Au cours des
dernières décennies, la communauté scientifique a acquis beaucoup de
connaissances sur les processus de lecture du lecteur adulte compétent et sur
les structures cérébrales impliquées, grâce notamment à des technologies de
recherche sophistiquées. La lecture du lecteur compétent constitue l'état final
de l'habileté vers lequel doit tendre l'apprentissage et, aujourd'hui, nous
disposons aussi de beaucoup d'informations sur cet apprentissage.
Comment apprend-on
à lire ? Une inspection superficielle pourrait faire croire qu'on peut
apprendre à lire de beaucoup de manières différentes. Derrière l'hétérogénéité
des parcours individuels, il y a cependant une contrainte générale. La première
acquisition qui mène à une lecture efficace est la découverte par l'enfant
(nécessairement aidé par le maître ou n'importe qui pouvant prester cette aide)
de ce que nous appelons le principe alphabétique, à savoir, que les graphèmes
(les lettres ou certains groupes de lettres de l'alphabet, comme
« ch » dans « chat ») représentent des unités appelées des
phonèmes. La raison pour laquelle il n'est pas facile de faire cette découverte
cruciale tient au fait que le phonème n'est pas un son. Le nom de la lettre B
est « bé ». Nous pouvons dire « be » et essayer de réduire
la durée de la voyelle, mais cela reste toujours une syllabe. En d'autres
termes, la lettre B représente une unité abstraite, puisqu'elle n'est pas
réalisable physiquement, unité qui est commune à « ba », « bi »,
« bo », etc. La découverte du phonème est récente dans l'histoire de
l'humanité et chaque enfant qui apprend à lire dans le cadre d'une écriture
alphabétique doit le redécouvrir. Autrement il ne lira jamais de manière
habile.
Bien entendu,
l'enfant qui a juste compris le principe alphabétique, en général sur la base
de quelques lettres, et qui est devenu capable d'intégrer les phonèmes
successifs (par exemple, « b » + « a » + « c »
sera lu comme « bac »), ne sera pas capable de lire plus que quelques
mots. Afin de lire de manière autonome, il doit, ensuite, acquérir aussi le
code orthographique de sa langue, c'est-à-dire l'ensemble des correspondances
graphème-phonème (pertinentes pour la lecture) et phonème-graphème (pertinentes
pour l'écriture).
Même après cette
acquisition, le chemin vers la lecture habile reste long, car il faut encore
« bâtir » des unités plus larges que le graphème telles que la
syllabe, automatiser le décodage et constituer un lexique orthographique dans
lequel les mots sont représentés indépendamment de leur forme physique,
majuscule, minuscule… (3). Mais la solidité des premières acquisitions et
l'exercice constant de la lecture et de l'écriture sont déterminants.
Certains disent
que « lire, c'est comprendre » (4). Voilà une méprise, puisqu'on ne
peut pas prendre la finalité d'une activité pour sa définition. On lit, bien
entendu, pour comprendre, mais avant même d'apprendre à lire l'enfant comprend
déjà ce qu'on lui dit. L'activité de lecture requiert des
« mécanismes » spécifiques, et l'apprenti lecteur doit les acquérir
pour lire avec compréhension. De ce que nous savons aujourd'hui sur ces
processus et sur leur acquisition, il est possible de dériver beaucoup d'idées
qui sont utiles pour l'enseignement de la lecture. Les scientifiques sont prêts
pour le dialogue et la collaboration avec les enseignants et les responsables
politiques.·
(1) 61-65, rue
Dutot, 75732 Paris cedex 15 ; tél. : 00 33 1 55 55 96 36 ; fax : 55 55 97
37 ; web : www.inrp.fr/onl.
(2) Trois
publications majeures : « Regards sur la lecture et ses
apprentissages » (1996) ; « Apprendre à lire. Rapport collectif
sur le cycle 2, de 5 à 7 ans » (1998); « Maîtriser la lecture,
Rapport collectif sur le cycle 3, de 8 à 11 ans » (2000). Les deux
derniers ouvrages ont été publiés chez Odile Jacob, de même que « L'art de
lire », de José Morais.
(3) Un illettré
reconnaît le logo « Coca- Cola », mais pas le mot
« coca-cola » écrit sous une autre forme graphique.
(4) C'est le
leitmotiv de la « méthode fonctionnelle » qui propose de découvrir le
sens à partir du contexte, en oubliant que les mots du contexte doivent
eux-mêmes être identifiés.
Bien sûr que si, lire c'est comprendre... des textes écrits
À
propos de la « carte blanche » de M. le Professeur Morais sur
l'apprentissage de la lecture (« Le Soir » du jeudi 5 septembre),
nous observons qu'il n'a pas le monopole de la science et n'a pas qualité peut
décréter souverainement ce qui, dans le domaine, est scientifique et ce qui ne
l'est pas. Comme dans toutes les sciences, des hypothèses concurrentes
existent, des travaux expérimentaux viennent les appuyer, qui sont publiés dans
des revues scientifiques reconnues… M. Morais aimerait rejeter d'un revers de
main ces résultats comme un astronome rejette des élucubrations d'astrologue.
Désolé pour lui, ces travaux-là sont au moins aussi scientifiques que les
siens... (...) Au demeurant, on est un peu surpris de voir ce que M. Morais
nous présente comme autant de découvertes inouïes en psychologie de
l'apprentissage de la lecture… Car l'apprentissage de la lecture, à le lire,
ressemble comme deux gouttes d'eau à ce que disaient déjà tous les pédagogues
du XVIIe siècle. Il a au moins pour lui l'avantage que ces conceptions ont eu
le temps de s'enraciner dans les esprits pour devenir des affirmations du sens
commun. Hélas, M. Morais laisse dans l'ombre les vrais problèmes. Car admettons
(et nous l'admettons) que l'absence de conscience phonémique handicape l'enfant
dans son apprentissage. La question reste : comment la lui faire acquérir ?
Pour
nous, le fait que l'enfant n'ait
pas naturellement conscience des sons constitue un argument de poids pour
pratiquer une approche analytique du langage écrit. C'est précisément parce
qu'il avait compris cela que Decroly a inventé la « globale » ! Bref,
il ne suffit pas de parler de « conscience phonémique » pour croire
que la question des méthodes est réglée. Elle s'ouvre, au contraire.
Troisième motif d'effarement,
l'affirmation provocatrice de M. Morais : Certains disent que « lire,
c'est comprendre » ; ils se trompent. Ici aussi, M. Morais risque de nous
ramener à la science de certains pédagogues du XVIIe siècle qui conseillaient
d'apprendre à lire aux enfants dans une langue qu'ils ne connaissaient pas (le
latin) pour éviter toute devinette de leur part. Mais reprenons son
raisonnement : comme « la » compréhension ne
concerne pas seulement le langage écrit, seul l'enseignement du code est
spécifique à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture… Seul cet
apprentissage, donc, doit compter. Il y a pourtant des quantités d'observations
de terrain qui montrent ce qui se passe quand on n'apprend pas aux enfants à se
préoccuper du sens quand ils lisent : ils alignent des sons les uns
à la suite des autres en oubliant au fur et à mesure de leur ânonnement ce
qu'ils viennent de « lire »… et il ne faut pas croire que cela
s'arrange nécessairement avec le temps ! Pas plus que la conscience phonémique,
le fait de faire du sens avec des graphèmes n'est un phénomène naturel.
Ajoutons à cela les nombreuses données qui nous montrent combien la
compréhension et la production de textes écrits sont différentes, dans leurs
processus, de celles de discours oraux, et l'on pourra mesurer à quel point
l'affirmation de M. Morais
constitue un sophisme.
Qu'on nous permette de conclure par
un souhait : qu'en ce nouveau siècle, il se trouve enfin des hommes de science
pour nous aider à dépasser le débat stérile des méthodes, de la controverse
approche par le son / approche par le sens qui empoisonne la recherche en
éducation depuis bientôt un siècle. Ce n'est malheureusement pas le discours
dogmatique de M. Morais qui nous y aidera.·
(1) Ariane Baye (assistante de
recherche en pédagogie) ; Christel Derydt (maître-assistante en didactique
du français) ; Jean Husson (inspecteur honoraire) ; André Joachim
(inspecteur honoraire ) ; Annette Lafontaine (logopède) ;
Dominique Lafontaine (docteur en sciences de l'éducation) ; Marie-Claire
Nyssen (assistante de recherche en pédagogique) ; Patricia Schilling
(assistante de recherche en pédagogie) ; Chantal Stouffs (maître-assistante
en psychopédagogie) ; Serge Terwagne (maître-assistant en didactique du
français) ; Marianne Vanesse (maître-assistante en psychopédagogue) ;
Sabine Vanhulle (docteur en Sciences de l'Éducation).
Des membres de l'Association belge
pour la lecture, section francophone (1)
Un autre contestataire des théories de M. José Morais
sur la lecture
appelle Decroly et Freinet à la rescousse
Ainsi
donc, d'après le professeur Morais (Carte blanche du jeudi 5 septembre), ceux
qui pensent que « lire, c'est comprendre » se trompent, pire, ils ont
des idées et des arguments « incorrects ». Ils s'obstinent à penser
le contraire de la « recherche scientifique » et universitaire.
Ah ! les vilains !
Qu'il me soit donc permis ici de
parler au nom des nombreux praticiens-chercheurs, petits instituteurs certes,
mais néanmoins ayant un avantage inébranlable face aux chercheurs tout
court : la pratique et le contact quotidiens avec des élèves de chair et
d'os, avec leurs besoins et leurs émotions.
Comment un professeur d'université,
bien conscient de l'impact qu'ont ses propos dans un journal comme « Le
Soir », auréolés d'une garantie soi-disant « scientifique »,
peut-il déclarer non fondées les démarches de la méthode fonctionnelle de
lecture ? Cette méthode, qui ne fait que reprendre les principes de la
méthode globale de Decroly et de la méthode naturelle de Freinet, cherche
justement à « donner du sens » à ce que les enfants lisent. Ce sens
dont sont encore trop souvent dépourvues les leçons et activités proposées à
nos écoliers. Ce sens que nos élèves - d'après la dernière enquête Pisa - ne
trouvent plus dans leurs lectures et pour lequel le ministre de l'Éducation est
prêt à dégager - c'est un comble ! - 250.000 euros de crédits supplémentaires
afin de favoriser « des projets pédagogiques visant à centrer les
activités de lecture sur la recherche de sens » (Le Soir du 2 septembre).
Cette recherche de sens qui devrait d'ailleurs être le véritable moteur de l'apprentissage
et non seulement de la lecture.
La collaboration entre l'université
et les enseignants, le dialogue entre les scientifiques et les praticiens ne
seront possibles que si l'on se base sur l'état actuel de la question sans
évacuer les recherches communes faites par les uns et les autres. En cherchant
à réhabiliter « le principe alphabétique », en ignorant les travaux
de J. Foucambert ou Danielle Dekeyser et d'autres, on effectue un véritable
retour en arrière, indigne d'une véritable recherche, fût-elle universitaire.
HENRY LANDROIT
Enseignant. Mouvement Freinet