Comme je passais quelques jours dans un stage Freinet cet été 2001 à Argeles-Gazost, à côté de Lourdes, je n'ai pas pu résister :
Lourdes impressions


Je m'étais dit : " Bon, passer six jours à douze kilomètres de Lourdes et ne même pas y faire une apparition, ce n'est pas très sérieux… ". Un rendez-vous avec la dame s'avérait nécessaire.
Voilà pourquoi je suis arrivé un jour avant le début du stage avec l'intention de me fondre anonymement dans la foule des pèlerins, muni de mon appareil photo (1) et d'une bonne dose de tolérance dans la tête.
Eh bien, je n'ai pas été déçu !
Je me suis d'abord intéressé aux marchands du temple. Certes, la Vierge et Bernadette dans une boule de verre pleine de flocons de neige, ça m'a rappelé mon enfance, mais j'ai découvert les vierges en plastique destinées à être remplies d'eau et dont la couronne sert de bouchon, les médailles (payantes) avec une goutte d'eau de Lourdes (gratuite) certifiée authentique.
Intrigué par une boite ouverte dans un magasin et marquée " Made in China ", je m'approche.
Happé par la vendeuse, au lieu de répondre bêtement " Je regarde ", je lui expose mon intérêt pour la dite boite et son origine. Quels sont les articles qui peuvent bien avoir fait un si long voyage ?
- Ce sont les bougies, les cierges, m'avoue-t-elle.
Et de me montrer les bougies emballées précieusement par deux dans de la cellophane puis par six dans du papier-bulle. Je tente d'exprimer mon étonnement :
- Quoi, les cierges sont fabriqués en Chine !
Et j'y vais de mon petit couplet sur les droits de l'homme…
- Vous comprenez, me dit-elle, il ne faut pas qu'ils coutent cher ou sinon les Français n'en achèteraient pas. En plus, ça leur donne du travail, à eux, là-bas.
Mes neurones essayent de s'accorder avec cette logique quand tout à coup je me rends compte qu'elle est en train d'enlever le petit auto-collant " Made in China " de chaque cierge avant de le placer en étalage.
J'ose encore :
- Et pourquoi retirez-vous les étiquettes, là ?
- Mais Monsieur, vous comprenez, si on les laisse, les Allemands n'achèteront jamais des cierges fabriqués en Chine !
Bon, j'en reste là. Je n'arriverai pas à la convaincre de s'inscrire à Amnesty International, je le sens.
Conclusion provisoire : les Français sont radins, ils préfèrent acheter un petit cierge 5 F et un grand 10 F sans savoir, grâce aux Allemands, qu'ils sont fabriqués en Chine.












Je quitte le magasin " À la protection de Marie " pour " Le Palais du Rosaire ". Zut, il est fermé. À "L'ange gardien", je découvre une carte postale en relief (un hologramme), une tête de Christ sur la croix en train d'ouvrir et de fermer les yeux. Pour 10 F, je l'achèterais bien. Malheureusement, c'est la dernière, un peu abîmée et le marchand (du temple) m'en propose une autre au format A4, mais à 110 F. Bon, j'ai beau ne pas être dans la misère, 110 F, c'est un peu beaucoup pour un pareil souvenir. Je me précipite chez "À la grâce de Dieu" pour voir si cette carte postale existe.


Le patron, un peu sec, me dit :
" Monsieur, ici, nous ne vendons que de la qualité ! "
Je ne m'en étais point aperçu en faisant le tour de la boutique : la " prière de la ménagère " propose Seigneur, fais en sorte que je puisse remplir mon rôle sans me plaindre tandis que la section librairie met à disposition les Conseils aux séminaristes concernant le mariage et la famille.
Finalement, je trouve mon hologramme à la boutique voisine entre la photo de la main purulente de Padre Pio (à cause des stigmates) et " les bonbons à l'eau de Lourdes " (5,50 F).

Comme je m'approche de la grotte, la carte est déjà passée à 12 F, faudra que je me méfie… Ceux qui veulent admirer ce chef-d'œuvre n'ont qu'à me le demander. Pour 5 F seulement la minute - directement versés au C.C.C. (1)-, ils pourront se régaler.
Je dépasse l'Hôtel du Saint Sacrement et l'Hôtel "Au berceau de Bernadette" et me rends vers les sanctuaires et la grotte.

Les marchands du temple s'accumulent jusqu'à l'entrée. Les cierges se vendent comme des petits pains ainsi que les récipients pour récolter l'eau précieuse. Il y en a pour tous les gouts : depuis la toute petite bouteille de 10 cl jusqu'au jerrycan de 5 l en passant par les vierges-bouteilles. Ces dernières sont de toutes tailles : une toute petite pour le neveu, une plus grande pour la tante, une de 2 l pour la grand-mère percluse de rhumatismes et le jerrycan de 5 l pour l'aïeul au seuil du grand départ.

J'entre dans la crypte même si j'y vais seulement pour visiter (car un écriteau m'avertit qu'on ne vient pas ici pour visiter mais pour prier). Les murs sont couverts d'ex-votos (beaucoup datent de 1918-1919 et proviennent de soldats épargnés par la guerre).
Puis je me rends à la grotte. Je le jure : je n'ai pas pris d'eau gratuite (j'ai préféré payer 10 F pour 25 cl de Vittel) et je n'ai pas fait la file pour entrer dans la grotte, frotter un mouchoir ou un objet sur le rocher ou y déposer délicatement mon coude gauche qui me fait un peu souffrir actuellement (tiens, ça va mieux…).
J'ai l'impression d'être (déjà ?) dans un autre monde, en tout cas dans un monde où la superstition et l'irrationnel ont pris le pas sur le reste.
Nom de Dieu, me dis-je. Je ne crois pas en Dieu mais malheureusement, Lui, croit en moi. Pourquoi a-t-il mené mes pas en ces lieux sinon pour en témoigner après auprès de mes collègues freinétiques, réputés pour leur laïcisme à tout crin ? Il se sert de moi, le malin (enfin, si j'ose dire).
Écoute Dieu, je préfère te dire, mais alors là, vraiment : " Si tu existes, tu es un artiste, tu l'as prouvé le lendemain, lorsque j'ai visité le Pic de Midi, mais ce qui concerne tes bondieuseries, alors là, pas d'accord. "
Et le coquin de me répondre (car il sait que j'ai la corde sensible de ce côté-là) :
- Ne te tourmente pas comme cela. Je suis le plus grand des libéraux. Je laisse l'homme (et même la femme) libres de croire ou pas, de se tromper ou de s'illusionner. La preuve, toi, tu ne crois pas et tu es toujours vivant malgré tes 60 ans alors que mon fils, lui est mort à 33 ans.
Subtil, non ?
- Oui, d'accord, mais alors pourquoi as-tu rappelé André Baur (2) à toi et que Rika Zaraï et Line Renaud sont toujours vivantes ?
- …
Suis-je en train de blasphémer ?
" Je respecte la foi de qui respecte mes blasphèmes " a dit un chanteur belge - mais non, pas Jacques Brel - Claude Semal. Je suis bien d'accord avec lui…

Henry Landroit

(1) le Comité contre la connerie
(2) un collègue trop tôt disparu

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