Le « langage tabou » :
fait de langue
ou fait de société ?


Le langage tabou envahit la presse : il n'y a plus d'aveugles mais bien des non-voyants, plus de nains, mais des personnes de petite taille. Même nos balayeurs sont devenus des techniciens de surface ! Que dire des victimes qui deviennent des intéressés et des bombardements qui se transforment en frappes ?

Il vaut mieux dire, précise Pierre Merle : « Les jeunes des quartiers sensibles n'ont guère d'autre potentiel d'expression que la pétition murale cryptée » plutôt que : « Les jeunes des banlieues pourries n'ont rien d'autre à foutre que de barbouiller les murs à coups de tags. »

Mettre en lumière ces mots « politiquement corrects » permet de se rendre compte d'une des fonctions du langage : présenter certaines réalités sous des dehors acceptables. Est-ce mentir ? Le débat est ouvert. Préférez-vous devenir senior ou vieux, sans domicile fixe ou clochard, être reconduit à la frontière ou expulsé du territoire ?

Cette euphémisation de la langue n'est pas neuve lorsqu'il s'agit de désigner des réalités qui dérangent : une personne décédée n'est pas vraiment morte étymologiquement. Tout au plus peut-on dire qu'elle s'en est allée. Mais le phénomène a, semble-t-il, pris des proportions plus importantes que naguère, comme si la société tout entière avait pris conscience du poids des mots dans l'expression des idées (surtout quand il s'agit d'exclusion sous toutes ses formes).

Ces évolutions sémantiques qui, selon le point de vue, traduisent l'hypocrisie ou la sollicitude de notre société, ne sont pas propres à la langue française. Si vous allez aux États-Unis, ne vous étonnez pas de ne plus y rencontrer d'alcooliques mais seulement des personnes « with a differing sobriety » c'est-à-dire, littéralement, des personnes à sobriété différée. Quant aux personnes décédées elles y sont parfois qualifiées de métaboliquement différentes. Mais, soyez-en persuadés, elles n'en sont pas moins mortes pour de bon.



INDEX