Des Afghans en danger

Vendredi 1 aout, en soirée, sur le parvis de l'église Sainte-Croix à Ixelles, à deux pas de la célèbre place Flagey et du "paquebot " rénové. Quatre-cents personnes sont assises là, qui sur les marches de l'église, qui sur des chaises sorties pour l'occasion.
À Saint-Gilles a déjà eu lieu, il y a quelques semaines, une assemblée de ce type lors de l'expulsion des Équatoriens. À Ixelles, c'est la première " Assemblée des voisins " (provoquée Par parcours citoyen) en soutien et en réflexion à propos de la présence de trois-cents Afghans à l'intérieur du bâtiment depuis le jeudi précédent. L'église a retrouvé sa vocation traditionnelle de lieu d'accueil pour toutes les détresses. Les adultes ont entamé là une grève de la faim suite à l'ordre de quitter le territoire qui a été adressé en même temps à huit-cents Afghans en situation non régularisée dans notre pays, dont certaines familles intégrées depuis cinq ans dans une de nos communautés. Un jeune adolescent se dresse devant la foule et témoigne, simplement : " Je suis ici depuis que j'ai 8 ans. J'ai commencé mon école secondaire, je n'ai pas envie de quitter mes amis et de retourner dans un pays en guerre ". Le message est clair : les Afghans sont priés de retourner dans leur pays alors que le site très officiel des Affaires étrangères recommande aux ressortissants belges de ne pas y mettre les pieds en raison de l'insécurité permanente.
"Le gouvernement actuel mis en place par les Américains, ne dispose que d'une armée ridicule pour faire face aux " seigneurs de guerre " (sortes de chefs militaires de tribus) armés jusqu'aux dents et qui défendent leur territoire. Les Talibans sont peut-être partis mais l'esprit reste présent. " explique Yasser, 26 ans, trois enfants. Pas question pour sa famille et les quarante autres de remettre les pieds en Afghanistan maintenant. Ils demandent ni plus ni moins que la régularisation.
Entre la coordination interne des Afghans (un comité de six personnes : quatre hommes, deux femmes élus démocratiquement) et le Ministère de l'intérieur, c'est malheureusement le dialogue de sourds. Les politiques crient au scandale d'une grève de la faim imposée aux participants (alors que fait grève qui le veut et que les enfants en sont évidemment exclus), nient qu'il s'agisse d'une exclusion collective (les huit-cents lettres sont en effet des lettres individuelles qui arrivent le même jour, nuance !) et dénoncent même des " manipulations extérieures " (il suffit d'entrer dans cette église comme je l'ai fait pour la première fois alors que j'habite le quartier depuis vingt ans pour se rendre compte que c'est une rumeur). " Les voisins qui entrent dans l'église pour apporter à manger aux enfants, ceux qui gèrent l'animation, les mères qui viennent convaincre les femmes enceintes de cesser leur grève de la faim, toutes ces personnes, par leur proximité physique, contrairement aux autorités responsables, savent qu'il s'agit de pures allégations. Ils créent ainsi un ilot de solidarité et de savoirs que le ministre ne peut appréhender. " explique Dominique Nalpas, de Parcours citoyen.
Alors l'Assemblée des voisins s'organise. Divers groupes de travail sont créés : information, communication avec l'extérieur, préparation de repas chauds et animation pour les enfants, réflexion sur les actions à mener, réflexion plus large sur la question de l'asile et des sans-papiers et même un groupe " lessive " qui va prendre en charge les problèmes d'hygiène. L'Assemblée insiste : elle n'est pas là seulement pour s'occuper du problème ponctuel des Afghans à Ixelles. La question de l'asile et des réfugiés politiques est un abcès qui se manifeste dans nos quartiers. Aujourd'hui les Afghans, demain les Congolais, après-demain les Équatoriens ou d'autres. Il faut prendre le taureau par les cornes et lui tordre le cou.
Tout le monde n'est évidemment pas d'accord. Dimanche, un groupe d'extrême droite d'une dizaine de personnes a manifesté à l'extérieur son droit à utiliser " son " église pour y suivre " sa " messe. Il a été dispersé par la police. Quatre chaines de télévision s'étaient déplacées pour ce non-évènement alors que vendredi soir, personne n'est venu filmer les quatre-cents qui se pressaient sur le parvis… Les commentaires vont bon train dans le quartier. Deux personnes d'un certain âge m'ont déjà interpellé : " Oui, Monsieur, mais si nous, les chrétiens, on avait besoin de trouver de l'aide et qu'on irait se réfugier dans une mosquée, hein ? est-ce qu'on serait si bien accueilli ? ". Une autre dame, qui se dit citoyenne et chrétienne et qui semble de bonne (?) foi, lance à la cantonade : " Qu'ils s'en aillent, je ne sais plus prier dans le calme dans mon église avec tous ces gens couchés par terre. Je ne demande qu'une chose, pouvoir faire bruler un cierge sans être dérangée. Vous comprenez, je dois maintenant prendre le tram et aller jusqu'à Jette pour déposer mon cierge ". Racisme pas mort.
Un Africain qui arbore un nombre impressionnant de chapelets et de crucifix intervient au cours de la deuxième réunion de l'Assemblée des voisins en citant un extrait du Coran expliquant le sort à réserver aux " infidèles ". Guerre des religions toujours prête à redémarrer.
L'Assemblée des voisins continue à informer, à organiser à la fois l'aide de base, en association avec des groupes ou institutions œuvrant déjà (la commune, le CPAS, la paroisse, la Croix-Rouge, etc.) et la réflexion en profondeur à propos de cette problématique qui, si elle n'est pas simple, a au moins le mérite de réveiller les consciences.

Henry Landroit


Ce texte est écrit en orthographe nouvelle
www.renouvo.int.ms

Cet article parait dans Le Ligueur du 13 aout 2003

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