Baloulette écrit son Livre de vie




On peut considérer cela comme un évènement : Madeleine, fille unique des Freinet, (plus connue dans le mouvement Freinet sous le surnom de Baloulette), publie aux éditions Stock le premier gros volume de ses mémoires : « Élise et Célestin Freinet - Souvenirs de notre vie ». Le tome 1 couvre la période 1896-1940 en près de cinq-cents pages.
Les lecteurs ne seront pas trompés sur le contenu : il s’agit bien d’un livre de souvenirs, il concerne bien Élise, Célestin et Madeleine Freinet.
Voilà un livre dont les titres de chapitres s’expriment en nombres. Après une soixantaine de pages sur la période 1896-1920 sur laquelle l’auteur ne possède pas de souvenirs mais bien des documents et des témoignages, commence une série de chapitres tout simplement baptisés du nom des années concernées : 1920, 1921, etc. Dans les rayons de ma bibliothèque, s’accumulent d’année en année les livres de Freinet, les livres à propos de Freinet, les livres des enseignants l’ayant côtoyé, les livres des disciples. Ces dernières années, quelques documents avaient encore éclairé d’un jour nouveau l’histoire du mouvement Freinet (Célestin Freinet, un éducateur pour notre temps de Michel Barré, une cassette vidéo Histoire du Mouvement Freinet de Henri Portier ). L’on pouvait supposer que tout avait été dit et parfois même rectifié. On pouvait supposer aussi que le lecteur de Naissance d’une pédagogie populaire d’Élise Freinet et des documents précités avait un bon bagage de base pour aborder la pédagogie Freinet, tellement enracinée dans l’histoire. Eh bien, détrompons-nous, à cet ensemble déjà important, il faudra ajouter le livre de Madeleine Freinet.

Comme le livre de sa mère, il se lit comme un roman. Mais contrairement au livre d’Élise Freinet, celui-ci est farci d’extraits divers (lettres, articles, pense-bêtes, factures,...) qui auraient pu lui donner de la lourdeur ou l’encombrer mais qui, au contraire, le dynamisent et le rendent proche du lecteur. On peut s’interroger sur la nécessité de retranscrire le contenu d’un pense-bête d’Élise retrouvé par sa fille :
« Préparer les toasts, faire la crème, battre la chantilly, les madeleines, tartelettes, faire
truffes. » mais quand on se rend compte que ce bout de papier a servi à préparer le dernier Noël de Freinet en famille avant son arrestation, on mesure le poids affectif de ces quelques lignes. Il en est ainsi tout au long du livre : des envolées lyriques à la gloire de l’Union soviétique ou des articles de l’Éducateur prolétarien ou encore des appels répétés d’argent s’entremêlent avec des notes de frais concernant le bâtiment de l’école (« payé maçon ») ou d’achats pour les dortoirs.
Qu’est-ce qui a bien pu encore émouvoir ou étonner un vieux routier de la pédagogie Freinet comme moi qui ai pratiquement tout lu ce qu’on a pu écrire à propos de ce pédagogue hors du commun et de sa pédagogie ? Qu’est-ce que j’ai bien pu encore apprendre de plus, moi qui l’ai côtoyé au cours de trois congrès et rencontré pendant vingt minutes (seulement) en tête-à-tête ? Qu’est-ce que ce livre m’a encore appris, moi qui ai été proche de nombreux enseignants qui l’ont connu ?
Nombre des extraits choisis par Madeleine Freinet sont inédits. Elle seule, en effet, avait accès aux archives personnelles de son père. L’association « Les Amis de Freinet », composée principalement d’anciens, doit se régaler et nous ne doutons pas qu’elle découvrira rapidement parmi ces nombreux documents ceux qu’on n’avait jamais vus ou dont on avait seulement entendu parler. Ils sont tellement bien intégrés dans la trame du livre (encore une fois, cela se lit comme une histoire) qu’il est difficile de les repérer au premier coup d’œil. Ce travail reste encore à faire.
Je ne puis donc que donner mes premières impressions en vrac :

1. L’aspect idéologique et politique de la pédagogie Freinet n’a jamais été aussi présent, je crois, que dans ce livre-ci. Certes, l’époque évoquée s’y prête mais de petits détails sont savoureux : on savait déjà que le journal scolaire de l’École Freinet portait (et porte toujours d’ailleurs) le nom évocateur « Les Pionniers » mais de là à diviser les garçons en équipes de
« Stakhanovs », de « Moskowas », de « Oudarniks », de là à baptiser kolkhoze la toute jeune communauté de l’école...
Cette dévotion à l’U.R.S.S. et l’adoption du vocabulaire révolutionnaire en irritent plus d’un.

2. Le rôle d’Élise Freinet est remarquablement mis en valeur dans ce long chapelet de souvenirs. Ce n’est que justice. Il est évident qu’avant la guerre, elle fut une cheville ouvrière de l’École Freinet et du mouvement lui-même, à la fois comme « petite main » (gestion, colis, etc.) que comme idéologue du mouvement, ses intérêts la menant plutôt vers l’art (elle-même est artiste) et vers la santé. Elle introduira ainsi dans le mouvement Freinet cette attention particulière pour l’art enfantin et pour la santé (choc froid du matin, végétarisme, médecine naturelle).
Son rôle est moins clair après la guerre (et le second volume sera certainement éclairant à ce propos) et les « jeunes » adhérents à la pédagogie Freinet que nous sommes retiendront surtout ses désaccords avec l’ICEM et son retrait dans une sorte de tour d’ivoire à l’« Auberge ». Les quelques-uns d’entre nous qui ont pu la rencontrer au cours d’une audience lors d’un stage à l’École Freinet ont gardé une impression de froideur. Aussi est-il étonnant de trouver sous sa plume, dans ce premier tome, des expressions comme coup de pied dans le cul, le boulot, le bénéf, nous sommes des as, pépères, etc. !
Le second volume nous réservera lui aussi des surprises. Je vous en ferai part ici même dès sa parution.

Henry LANDROIT

« Élise et Célestin Freinet - Souvenirs de notre vie » - Tome 1 - 1896-1940
Madeleine Freinet - Éditions Stock - 1997


Liens de bas de page