A propos de la mort récente
d'Édouard Bled
En 1946, les éditions Hachette sortent le premier des manuels d’orthographe dont les auteurs sont É. Bled et sa femme. L’ensemble couvrira toute l’école primaire. Avec le temps, le succès fut phénoménal : 20 millions d’exemplaires en furent vendus si bien que les Français se plaisent à dire que les Bled ont appris l’orthographe à 40 millions d’entre eux.
Et pourtant...
A la lumière de ce que nous savons maintenant, ces manuels ne manquent pas de faiblesses - ce qui ne peut étonner : les Bled, au surplus peu experts en linguistique - ils étaient instituteurs -, ont écrit leurs ouvrages bien avant de pouvoir tenir compte des recherches modernes. Et l’orthographe lexicale qu’ils enseignent ne tient aucun compte d’un vocabulaire de base écrit du niveau des élèves ; ils ignoraient complètement les recherches menées en Belgique par Aristizabal sur le vocabulaire de base écrit pour l’école primaire et la répartition par Pirenne de ce vocabulaire suivant les années d’études. C’est ainsi qu’on trouve quinquet, coloquinte, kaolin, kirsch, cyclamen, élytre et le fameux chrysanthème, etc. qui ne sont pas compris dans le vocabulaire courant utilisé à l’écrit par les élèves d’école primaire. Dans le Bled, les mots à étudier sont groupés selon la terminaison écrite : « noms en eur », « noms en eau, au, ant, and, aux », « noms en ot, oc, ap, os, o », etc., ou selon telle ou telle caractéristique graphique : « m devant m, b, p », noms contenant « ill ou y », mots commençant par une h muette, « le tréma »,
« la lettre z », etc. À noter qu’on rencontre parfois une erreur : ainsi à la page 157 du volume destiné au Cours moyen (9-11 ans), on trouve « ll mouillées dans quincaillier », or, en français, les « ll mouillées » n’existent pas (ici, les deux l forment un yod avec les deux i) ; à la page 123, on peut lire : « Quand le g doit conserver le son je » comme si le son je n’était pas constitué de deux phonèmes [ ] et [ ]. Rarement, les mots sont classés par thèmes phonétiques, bien que l’orthographe soit souvent la forme normée de la traduction de l’oral. Et quand ils le sont, une erreur n’est pas rare : dans la leçon « ti = si », sont mêlés allègrement des mots où le groupe ti correspond à [si] ou à [sj].
Pour ce qui est de l’orthographe « gram-maticale », on trouve les homophones grammaticaux, la conjugaison, les accords grammaticaux (jusqu’à l’accord du participe passé employé avec avoir, qui n’est assimilé par les élèves qu’à l’âge de 15 ans !).
Comment toute cette matière est-elle brassée ? Impossible d’avancer sur ce terrain sans s’interroger sur la façon dont s’assimile l’orthographe. Précisons donc que l’orthographe s’acquiert par l’œil, l’oreille, la main. S’il y a lieu de fixer l’image visuelle et auditive du mot, il convient de l’ancrer par multicopies dans les mécanismes graphiques. Avec les Bled, on est loin du compte. Aucun exercice n’amène l’élève à relire, à écrire plusieurs fois le mot pour le fixer. Le plus souvent, les exercices se présentent sous la forme de complètement de phrases à trous : « Complétez les mots inachevés », où chacun des mots formant la matière de la leçon ne revient qu’une fois. L’orthographe grammaticale n’est pas mieux assurée, il suffit pour les élèves d’achever des phrases
incomplètes : « Remplace les points par a ou à », etc. Affirmation contestable : « Les adjectifs qualificatifs terminés par le son al... » comme si « le son al » ne comprenait pas deux sons [a] et [l]. Nulle part, dans les exercices, il n’est fait appel à l’oral ou à la structuration de la phrase française.
Que de tels manuels aient remporté un succès énorme prouve le retard dont souffre en France l’enseignement de l'orthographe et la superbe ignorance par les instituteurs français de travaux menés en cette matière dans les pays francophones. C’est parce qu’ils étaient (et sont encore) démunis face à l’apprentissage de l'orthographe, que les maitres se sont rabattus (et se rabattent encore) sur les Bled, qui avaient tout de même l’avantage de délaisser la sacro-sainte dictée - laquelle, comme on sait, n’apprend pas l’orthographe - et de sérier les difficultés, même s’ils le faisaient maladroitement.