Non, ça fait un peu trop faussement écologique, là. J’en ai rajouté. Surtout la fausse colère.
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Malheureusement. Au point que tout doit être écrit en deux langues. Deux langues ? Pourquoi deux, alors qu’ils viennent de partout les étrangers, non ?
Décidément, c’est dur. Ici, si j’aborde les problèmes linguistiques, je vais déraper, c’est sûr... Parlons d’autre chose.
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Malheureusement. Dix-neuf communes, qu’il y a. Plus d’un million d’habitants. Je ne sais combien de kilomètres d’égouts et même un incinérateur. Mais non, pas pour les gens, pour les crasses.
Alors, là, j’suis parti, j’te dis pas. Non, ça non plus, i vont pas l’avaler.
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Malheureusement. Ça se sent aux places de parking introuvables, aux autoroutes bondées le matin ou le soir, aux gares crachant leur contingent d’employés modèles, etc.
Zut, cette fois, ça sent l’apocalypse. Mais pourquoi j’y arrive pas ? Y a quéque chose qui va pas.
J’ai trouvé ! C’est le « malheureusement » qui fout tout en l’air.
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Heureusement. Il y a plein d’enfants de toutes les couleurs qui jouent dans les parcs et plein de gens du monde entier dans les bureaux, sur les chantiers.
Bon, ça, par contre, c’est un peu trop - je cherche le mot, là... - « idyllique », c’est juste ? Je suis passé d’un extrême à l’autre. Essayons encore.
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Heureusement. Des femmes sublimes lèchent les vitrines tous les jours, dans les quartiers chics, il suffit de les cueillir.
Aïe, je vois d’ici ce qu’ils vont dire, que je suis un obsédé, un dragueur, etc. Autre chose ?
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Heureusement. Ça remplit les théâtres, les cinémas, les festivals, les grands magasins, les boulevards, les piscines, les clubs de gym, les espaces verts, les parcs, les caisses des banques, les écoles et j’en passe.
Bon, j’en mets un peu trop, là, ça va se sentir, c’est certain.
Dieu, que c’est difficile la littérature belge !
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Heureusement. Autrement, y aurait personne pour réparer ma voiture, me soigner la prostate, convertir mes francs en euros, me couper les cheveux, me vendre des salades, me trouver génial.
Ah ! Je sens que ça vient, c’est mieux. Je les entends d’ici : « On commence à découvrir le vrai Bruxellois sous sa carapace » qu’ils vont dire. C’est bon, ça.
J’habite Bruxelles. Je ne suis pas le seul. Heureusement.
Que ferai-je sans toi, Bruxelles ?
Tu m’imagines en train
de cultiver moi-même mon café sous serre sur mon balcon,
de courir la ville pour distribuer mon courrier à tous mes copains et... aux autres,
d’être obligé d’écrire moi-même des chefs-d’œuvre pour pouvoir les lire,
de réaliser des films sublimes pour pouvoir les voir,
d’aménager une Galerie de la Reine ou du Roi pour m’y promener,
de construire une basilique, un Palais de justice ou un atomium pour me donner des points de repère dans la ville,
d’imaginer une Grand-Place avec plein de dorures et de hautes flèches pour pouvoir lever la tête vers le ciel,
de creuser des souterrains pour me déplacer facilement,
d’aménager des friteries (à moins que ce ne soit encore des fritures) au coin des rues de mon quartier,
de passer des nuits blanches à dorer des « pistolets » pour pouvoir les dévorer le lendemain matin,
de cultiver des petits choux sur un coin de ma terrasse,
d’aller chercher mes légumes et mes œufs non plus à cent mètres sur le marché de la place Flagey mais à cinquante kilomètres d’ici,
de courir à Berlin, à Rome, à Paris, à Madrid, au Vietnam, à New-York pour pouvoir m’extasier devant des expositions ou voir des spectacles intéressants ?
Là, c’est mieux, manifestement. On sent le cœur qui commence à battre. À part le début, un peu pathétique, c’est bien meilleur. Tu redeviens toi-même. Il était temps ! Ce n’est pas parce qu’on te pose la question : « Bruxelles, qu’est-ce que c’est ? » qu’il faut raconter n’importe quoi ! Tu l’aimes ta ville, non, finalement ? Alleï, avoue...
