Non seulement les détracteurs de tout poil de la
pédagogie Freinet (ils existent), mais aussi les gens
intéressés (enseignants, parents, intellectuels) ont
coutume depuis quelque temps de nous interpeler sur la
réalité d’aujourd’hui de cette pédagogie en
tentant de nous situer parmi les pédagogies actives et en
cherchant nos « spécificités » ou « ce
qui nous distingue » de Decroly, de Steiner, de Petersen, des
méthodes actives en général si pas du discours
du ou de la ministre du moment. Ils prétendent ne pas s’y
retrouver et ne pas toujours saisir les nuances qui font que telle
classe est « Freinet », telle autre « decrolyenne
», telle autre encore « en rénovation ». Ils se
demandent même si la pédagogie Freinet ou en tout cas
certaines des techniques Freinet - la pratique du texte libre est le
plus souvent citée, mais les conseils, l’individualisation ne
sont pas en reste - ne se sont pas implantées (à notre
insu ?) dans les écoles.
Quand je suis pessimiste, je pense aussi (après avoir
consacré plus de trente-cinq ans de ma vie à
l’enseignement, l'éducation et à la pédagogie
Freinet), que la pédagogie Freinet telle que je l’ai connue
à partir de 1962, s’est « diluée » de plus en
plus dans les méthodes actives à la mode et qu’elle a
en quelque sorte perdu à la fois un peu son âme et
nombre de ses jeunes militants. Où est le temps des grands
congrès ? Où est le temps des commissions super-actives
qui rassemblaient des instituteurs de diverses régions, des
cahiers de roulement, des réunions passionnées ?
Où est le temps des revues multiples, des bulletins de
commissions, du travail bénévole qui venait à
bout de la réalisation coopérative d’outils divers
?
Quand je suis optimiste, je me dis que finalement, n’est-ce pas cela
que Freinet voulait : non pas que tous les enseignants pratiquent la
pédagogie Freinet mais que tous soient plus ou moins
influencés par les principes de base, les valeurs que le
mouvement a mis en exergue dans ses actions ? Le débat est
ouvert et c’est - je pense - un dilemme : vaut-il mieux augmenter
la
« qualité » pédagogique de 20 % des
enseignants en les ralliant à notre cause (objectif que nous
n’avons jamais atteint !) ou plutôt que tous - disons presque
tous...- soient d’une manière ou d’une autre, dans un domaine
ou dans un autre, influencés par nos pratiques et que la
« qualité générale » évolue de
5 % ?
Bien sûr, alors il y a les phénomènes que nous
connaissons bien et qui nous heurtent ou nous dérangent : les
techniques Freinet sont parfois dénaturées (c’est ce
qui amènera Paul Le Bohec à parler de « texte
libre libre » ou antérieurement des groupes à
pratiquer la correspondance
« naturelle » comme si la
précédente avait été « artificielle
»...) ; d’autres se les approprient sans même plus citer
leurs sources ; les mots des discours officiels se mettent à
ressembler étrangement aux nôtres, etc.
« Demain, des professeurs exposeront nos techniques sans les
avoir pratiquées, sur le vu de quelques rapides documents ;
des articles et des rapports paraitront partiellement ou totalement
erronés, qu’il ne sera pas en notre mesure de redresser. Et
s'instituera ainsi, théoriquement et pratiquement une
Technique Freinet que nous ne reconnaitrons pas et qu’il sera facile
d’exécuter. »
En 1974, Guy Avanzini (que l’on ne peut certes pas soupçonner
de critiques injustifiées vis-à-vis de la
pédagogie Freinet) parlait déjà « d’un
certain complexe de clandestinité qui [nous] pousse à
nous complaire en de petits groupes chaleureux où [la
pensée de Freinet] est honorée avec la plus
émouvante et la plus vivante fidélité, mais
où elle risque de ne pas trouver le champ de sa diffusion
maximale. »
Que faire alors ?
Radicaliser notre action ne servirait pas à grand-chose, je
crois. Cela ne ferait que nous éloigner encore plus de ceux
à qui nous destinons le message et contribuerait à ce
qu’on continue à parler à notre propos de «
chapelle » (si pas de secte).
Une analyse préalable des causes du
désintérêt des jeunes à l’égard
d’une pédagogie telle que nous la prônons me paraitrait
nécessaire, mais à qui la confier ? À des
universitaires ? À des étudiants en mal de thèse ? Je
crois qu’il faudrait qu’elle soit confiée à des gens
qui auraient à la fois le temps, des compétences de
sociologue, une bonne connaissance si pas une pratique de la
pédagogie Freinet et une bonne connaissance des mouvements
Freinet (au moins européens, car ce problème se pose
surtout là).
Qui connait cet oiseau rare ?
Une espèce d’audit (c’est très à la mode !) nous renseignerait peut-être sur les causes profondes de la désaffection des jeunes enseignants vis-à-vis d’une pédagogie pourtant généreuse, porteuse d’une philosophie et ayant résolu une partie non négligeable des problèmes propres à l’école.
Peut-on se permettre des
hypothèses ?
1. Le livre des recettes
Apparemment, les enseignants d’aujourd’hui sont plus souvent en
recherche soit de « recettes » confirmées soit de
pédagogies dispensatrices surtout de connaissances que de
pédagogies globales qui proposent une cohérence entre
les différents champs de l’activité humaine (notamment
le philosophique, le politique, le savoir). Cette recherche-là
a pourtant caractérisé le début de ce
siècle (que l’on songe seulement à la floraison
d’idées et de pratiques dans le cadre de l’éducation
nouvelle).
C’est peut-être une des raisons qui font que nous rencontrons
de plus en plus d’enseignants intéressés qui «
piquent » telle ou telle technique dans la panoplie
proposée par la pédagogie Freinet mais n’assurent pas
dans leur classe une cohérence globale entre les diverses
techniques employées. Ils prennent chez nous comme ils
prendront ailleurs. Ils feront toutes les maisons d’éditions
en répartissant leur budget (quand ils en ont un !). Cela ne
veut pas dire qu’il ne se fait rien de bon ailleurs que dans les
productions Freinet (nous avons tous intégré dans nos
classes des outils créés autre part) mais cela signifie
que la réflexion n’est plus aussi présente
qu’auparavant sur le « pourquoi » on introduit tel ou tel
outil de travail dans sa classe. Les classes présentent une
mosaïque de fichiers, de livres, de matériel, tout cela
apparemment très incitateur de l’activité de l’enfant
mais la réflexion globale, l’unité, la cohérence
semblent manquer de plus en plus.
2. À la recherche du
pair
L’intérêt pour les mouvements associatifs a
baissé ces dernières années. Des enseignants qui
travaillent avec leurs pairs à l’élaboration d’un
fichier, des instituteurs qui se réunissent pendant les
vacances pour discuter de leur travail (et qui paient pour cela !),
d’autres qui conseillent bénévolement leurs
collègues sur tel ou tel problème, etc., ça ne
fait plus très sérieux dans notre société
de consommation où tout est monnayable !
3. La poutre dans
l'œil
Mais à force de regarder vers l’extérieur et de
critiquer les autres, on en oublierait de faire son autocritique.
Qu’est-ce qui fait que dans le mouvement Freinet, dans notre
attitude, dans notre manière de répondre à
certains problèmes, a contribué à voir des
collègues s’éloigner de
nous ? La modernité ? le jargon ? la difficulté ?
La modernité
Certes, nous avons toujours utilisé l’expression «
école moderne » plutôt qu’école active ou
école nouvelle. Freinet s’est expliqué très
tôt là-dessus (3)
Mais avons-nous été assez « modernes » ? Les
pionniers du mouvement Freinet avaient par exemple
intégré le cinéma dans les premières
techniques mises en place dans leur classe et cela à une
époque (dans les années 1930 !) où ce genre
d’activités relevait encore du défi technologique.
A contrario, ne peut-on pas dire que le mouvement Freinet n’a pas su
(ou voulu, ou pu ?) profiter des deux révolutions
technologiques de ces trois dernières décades, je veux
parler de l’informatique et de la télématique ? Dans
les années septante, quatre-vingts, la pédagogie
Freinet n’a-t-elle pas déjà raté
l'arrivée de l'informatique dans le champ scolaire ? Elle a
assisté à la lente agonie de l'imprimerie dans les
classes sans se révéler capable d’intégrer de
façon créative la nouvelle technologie de l'ordinateur
et notamment la pratique du traitement de texte. On ne peut pas dire
en effet que le nombre de journaux scolaires ait augmenté ni
que la qualité de présentation graphique des
productions se soit sensiblement améliorée alors qu’il
y a là toute une série de ressources nouvelles dont
nous n’aurions osé rêver en 1970 lorsque nous nous
partagions les polices de caractères abandonnées par
les imprimeurs !
Quand à Internet, ne voilà-t-il pas un outil qui
s’inscrit dans la droite ligne de ceux proposés par la
pédagogie Freinet ? Ouverture sur le monde, rapidité,
convivialité sont au rendez-vous. On dirait un outil
inventé par d’anciens élèves de classes Freinet
(rassurez-vous, il n’en est rien). Et si peu utilisé par nos
classes...
Il convient donc de s'interroger sur ces réticences - sinon
ces résistances - du Mouvement Freinet (ces observations
valent principalement pour la Belgique francophone) à
intégrer les technologies de notre temps.
________________
3 Pour ceux que cela intéresse, voir «
Naissance d’une pédagogie populaire » (Élise
Freinet) p. 321-322 et la B.E.M. « Moderniser l’école
»
(C. Freinet) p. 5-6.
Le jargon
Toute œuvre humaine utilise un vocabulaire qu’elle s’approprie ou
qu’elle s’invente. La pédagogie Freinet n’échappe pas
à la règle. J’ai répertorié une centaine
de mots utilisés fréquemment en pédagogie
Freinet. Des termes sont spécifiques à cette
pédagogie (texte libre, bande enseignante, ariel, etc.),
d’autres sont communs à plusieurs démarches
(autogestion, conseil, expression libre) mais y ont un sens
spécifique.
Peut-on vraiment dire que le jargon employé dans notre
pédagogie soit un frein à sa compréhension et
à son expansion ? Je ne le crois pas.
Qui veut peut. Si je m’intéresse aux nouvelles technologies de
la communication, j’aurai vite fait d’intégrer modem, bauds,
site ou moteur de recherche. Si je me mets à élever des
abeilles durant mes temps libres, les termes techniques de la ruche
ne me resteront pas longtemps étrangers.
De plus, on peut considérer - à condition que l’on
n’abuse pas de sigles, ou d’abréviations -, que le vocabulaire
spécialisé est nécessaire. Nommer les choses,
c’est aussi, d’une certaine façon, les faire exister.
Les enseignants qui ne font pas l’effort d’intégrer le
vocabulaire particulier de la pédagogie Freinet ne feront pas
l’effort de découvrir cette pédagogie, tout
simplement.
La difficulté
Cette pédagogie est-elle difficile ? Certains d’entre nous
sont-ils tombés dans la pédagogie Freinet quand ils
étaient petits et est-ce pour cette raison qu’ils ont l’air de
s’y mouvoir comme des poissons dans l’eau ?
Personnellement, je la trouve difficile mais tout autant que la
pédagogie traditionnelle. Un bon maitre traditionnel, s’il
fait son travail avec conscience, a beaucoup de travail et se heurte
tous les jours à bon nombre de difficultés, comme un
(bon) maitre Freinet.
En éducation, tout est difficile ou plutôt rien n’est
facile !
Il est vrai que la pédagogie Freinet propose d’autres balises
aux enseignants que la pédagogie traditionnelle et apparemment
des balises plus mobiles, plus fragiles, moins définitives. Il
est clair que les praticiens Freinet ne font plus la classe
maintenant comme ils la faisaient il y a seulement six ou sept ans.
Les soi-disant « vérités » qu’ils ont cru
apercevoir ou même énoncer un jour ont souvent
été remplacées par des «
vérités » autres, proches, certes, mais plus
nuancées et peut-être plus difficiles d’accès
pour les néophytes.
Prenons le texte libre, par exemple. S’il est une « technique
Freinet » bien typique, c’est bien celle-là. Elle s’est
largement répandue et sa pratique est revendiquée par
pas mal d’enseignants, dans mais aussi à l’extérieur du
mouvement lui-même. Au point que parfois, nous ne reconnaissons
pas ces textes dits « libres », écrits tous les
lundis matins, triturés dans tous les sens par l’enseignant ou
au contraire laissés en l’état de leur production
première et fruste.
Sa pratique a varié terriblement au cours des décennies
passées : la lecture de textes, le vote, la « toilette
», les exercices et l’exploitation dans d’autres branches
à partir du texte ont cédé la place à une
plus grande individualisation, à un usage de l’écrit
plus proche de ses vraies motivations, à un usage moins «
scolaire », moins « centre d’intérêts »
également.
Et l’on pourrait multiplier les exemples dans les différents
domaines : la manière de mener des recherches documentaires,
l’enseignement de la mathématique, les façons de
gérer les conseils et les relations entre enfants : rien n’est
resté figé depuis que Célestin et ses pairs en
ont inventé puis rôdé quelque peu la pratique. Ce
qui peut faire peur, donc, effectivement, à un enseignant qui
veut se lancer dans la pédagogie Freinet, c’est
l’évolution prévisible de toutes ces techniques et la
difficulté qu’il peut y avoir, à certains moments,
à les dominer. Mais n’est-ce pas là le lot de toute
technique éducative au XXe siècle, même dans une
vision traditionnelle des choses ?
L’enseignant « classique » n’est-il pas lui aussi soumis
aux pressions exigeantes de
l’extérieur ? N’a-t-il pas dû ingurgiter, ces
dernières années, tant bien que mal, et parfois
à son corps défendant il est vrai, la
mathématique moderne, la grammaire nouvelle, la dynamique de
groupe, l’informatique, que sais-je ? Les évolutions internes
à la pédagogie Freinet ont au moins le mérite
d’être cohérentes, de s’intégrer dans un projet
global, de ne pas opposer des pratiques ou de les rejeter « avec
l’eau du bain », après quelques années
d’utilisation intensive... Dans cette pédagogie, l’enseignant
peut devenir acteur lui-même de ces changements et par
conséquent non pas les subir mais y participer en connaissance
de cause. Les enseignants Freinet ont mis eux-mêmes en place
des structures d’accueil, de travail au sein desquelles ils peuvent
chercher des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent.
"La politique est mauvaise mais le
pédagogue est bon."
C'est ainsi que Freinet était accueilli en 1936 par un journal
norvégien ! Bon, alors, où chercher les freins à
la pratique et à l’extension d’une pédagogie que tous
les gens de bon sens s’accordent à reconnaitre comme bien
adaptée à notre époque ?
L’idéologie. Toute pédagogie est idéologique.
Mais la pédagogie Freinet le dit, le crie. Elle prétend
même, outrageusement, qu’il faut surtout se méfier des
pédagogues mi-figue, mi-raisin qui prétendent pratiquer
une pédagogie non-politique. Ceux-là cachent le mieux
leur jeu ou pire, sont inconscients des enjeux en cause.
Et justement, parce que cette pédagogie base sa pratique sur
une conception annoncée de la société, elle peut
« faire peur » à l’enseignant qu’on a bien
habitué et formé dans une conception
émasculée d’une « neutralité » mal
conçue.
L’enseignant moyen a peur de s’engager sur ce terrain, il a peur de
dire que s’il donne la parole aux enfants, c’est parce qu’il
désire que la parole soit donnée à tous et aussi
aux plus démunis. On l’a même drillé à
penser qu’il pouvait donner la parole aux enfants de sa classe sans
la réclamer en même temps pour tous les autres enfants
et tous les autres adultes (car cela c’est un acte politique !).