Japon(i)aiseries
Comment un européen moyen (c’est de moi que je parle) perçoit-il en quatre semaines un pays comme celui du Soleil levant ? Oui, j’ai passé quatre semaines au Japon. Une première dans une réunion internationale d’enseignants mais en étant hébergé dans une famille japonaise. La deuxième en touriste bien encadré par des Japonais à visiter les sites incontournables (Tokyo, le mont Fuji dans la brume, Kyoto, Hiroshima, Miyajima, Matsushima, etc.) en logeant dans des hôtels japonais, des hôtels internationaux et trois jours à nouveau dans une famille japonaise. La troisième en tout petit groupe à Kyoto et Nara. La dernière dans le Nord, à Sendai, avec des enseignants japonais, en pension japonaise.
Alors de quoi écrire un article ? Ben oui, je le crois. Y en a qui le font avec moins.
Rétroactes : je suis de la génération qui lisait à dix ans les aventures de Buck Danny en butte aux « Japs », ces « faces de citron », et qui alimentait son imaginaire avec les films américains ayant comme décor la guerre du Pacifique. C’est dire si j’en ai avalé des japon(i)aiseries !
Après, il y a eu mes nombreuses rencontres inévitables avec des Japonais photographiant et filmant notre belle civilisation surtout quand je désirais jouir à moi tout seul du charme toujours renouvelé de la Grand-Place de Bruxelles. Mais peut-on parler de rencontres à cette occasion ?
Ah ! j’oubliais. Il y eut ces échanges que mon école entreprit avec l’École japonaise de Bruxelles. Conséquences : je n’étais pas tout à fait ignorant en origami (pliages en papier), en sumi (écriture au pinceau) ni en sashimi (poissons crus) avant de partir.
Mais tout cela restait malgré tout encore très intellectuel si pas exotique.
Aussi les quinze heures d’avion nécessaires pour rallier le Japon par Moscou m’apparurent-elles longues : j’étais impatient de connaitre l’endroit du décor.
Mettez-vous au parfum...
À l’arrivée, une brochure distribuée dans l’aéroport et intitulée fort justement « Hello Japan » m’apprend en japonais et en anglais, page 41 comment apprécier le thé vert, page 45 comment choisir les couleurs de mon futur kimono, page 67 comment préparer le shabu-shabu (la fondue japonaise) mais surtout comment méditer zen (avec dessins à l’appui), comment réciter des haikus (petits poèmes), lire dans les lignes de la main, tenir les baguettes correctement et bien sûr plier les origami. Je n’ai guère le temps d’étudier les recommandations par cœur car dès le premier soir, je suis plongé (le mot n’est pas trop fort) dans une première famille japonaise.
En famille
Dans cette famille (le père, la mère, la fille - absente -, le fils), le peu d’anglais que je baragouine me permet de communiquer avec le père (qui en sait aussi peu que moi, heureusement). Le fils en connait probablement plus (école oblige) mais adolescent typique, il m’ignore presque, plongé dans ses mangas et hypnotisé par la télévision. Cela ne nous empêche pas de rire beaucoup et d’en sortir avec les rares souvenirs d’un anglais de boulevard scolaire. J’emprunte même un vélo pour me rentre à la rencontre et je roule à gauche comme c’est l’usage là-bas.
Tout à l’envers
Car tout est à l’envers (à moins que ce ne soit chez nous) : pour compter sur les doigts, on ne les déploie pas un à un, on les replie ; pour lire et écrire, on va soit de haut en bas et de droite à gauche soit horizontalement et de gauche à droite (tiens c’est comme ici) ; pour ouvrir une porte, quand il ne faut pas la faire glisser, il faut la tirer là où on voudrait la pousser et vice-versa ; pour écrire la date du jour, on commence par l’année. Bon, vous allez me dire, c’est des détails tout ça, c’est ce qu’on appelle les coutumes et parfois plus pompeusement la... culture. Oui, je vous l’accorde mais voilà, moi aussi, j’ai mes habitudes et je ne les abandonne pas facilement. Ainsi, quand on me dit oui, c’est oui c'est-à-dire le contraire de non. Au Japon, non (ou plutôt oui). Quand on vous dit oui, c’est qu’on a compris, ce n’est pas nécessairement parce qu’on est d’accord avec vous. Alors les quiproquos, je ne vous dis pas... Voilà pourquoi je n’épouserai jamais une Japonaise.
Ainsi quand on se courbe devant moi. Avant de partir, j’avais malheureusement lu dans un guide la signification des courbettes en tous genres auxquelles j’allais être confronté. Alors quand quelqu’un se permet de s’incliner à peine à 15 degrés devant moi, j’en suis tout marri : c’est qu’il me respecte autant que son portier. C’est insupportable.
Et pourquoi sourient-ils tout le temps, même quand ça ne va pas ou qu’ils devraient être fâchés ? C’est pas sérieux, tout ça.
Donc un conseil, lorsque vous préparez un voyage à l’étranger, lisez-en le moins possible à propos des usages du pays que vous allez visiter... Ainsi, au Japon, si vous omettez de retirer vos chaussures avant d’entrer ou d’en changer à l’intérieur lorsque vous investissez le petit endroit, ou si vous répandez maladroitement les quelques grains de riz coincés entre vos deux baguettes dans l’échancrure de votre corsage, ce n’est pas grave, on vous pardonnera généreusement, après tout, vous n’êtes qu’un gaijin c'est-à-dire un étranger... Car les Japonais, eux sont des Japonais (on l’aurait deviné...).
Plus près de toi
À 125 millions sur un territoire grand comme 11 fois la Belgique mais dont 15 % seulement sont habitables (le reste se partage entre volcans - 5000 séismes par an dont la moitié n’est pas sensible par l’homme, 250 volcans dont 20 en activité ! -, forêts, montagnes, régions inhospitalières), ils se payent une densité de population sept fois plus forte que la nôtre. D’où promiscuité, logements petits et chers, parkings à plusieurs étages, même en plein air et j’en passe.
Mais ils sont si nombreux qu’on peut les comprendre : le Japon, c’est le Japon et cela leur suffit. Il suffit de regarder la télévision (allumée souvent de 7 à 22 heures) pour se rendre compte que le seul sujet digne d’intérêt, c’est ce qui se passe ici et maintenant (et à 125 millions, il s’en passe des choses). En quatre semaines, j’ai entr’aperçu une seule fois Bill Clinton entre deux reportages sur la culture du riz et un artisan potier, c’est vous dire. Pourtant, il avait fait tout le nécessaire pour se faire remarquer (et même j’ignore si l’on parlait de « la chose », car je ne comprenais rien au commentaire...)
Analphabète
Je ne comprends rien à ce qui se dit ni à ce qui est écrit. Je suis en état d’analphabète complet. Si j’avais un conseil à donner à nos responsables politiques de l’enseignement, ce serait d’obliger les futurs enseignants qui vont enseigner la lecture à nos potaches de vivre quatre semaines au Japon. Je crois qu’ils seraient plus aptes pour leur fonction après avoir dû eux-mêmes développer des stratégies de survie quant à la lecture et la compréhension des messages.
Dixième langue mondiale, composée de 5 voyelles et 13 consonnes. Le ton employé ne change pas le sens comme en chinois. Chaque consonne est toujours suivie d’une voyelle. Ce qui complique la prononciation du français (pour eux les Français parlent du nez) :
CROISSANT devient KOROWASSAN.
Difficultés à prononcer le « r » qui devient un « l » mouillé. La présence du français est folklorique : des magasins adoptent comme dénomination Le temps, Le pain, Le pain d’or, Vive la vie, Marie Crêpe. Sur les camisettes des ados, on peut lire L’amitié. Une grande chaine de textiles s’intitule C’est ça du mode !
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? La langue japonais utilise trois systèmes d’écriture différents qui se combinent entre eux : les kanjis qui sont les idéogrammes venus du chinois et deux systèmes de caractères japonais qui ne sont pas abécédaires comme les nôtres mais bien syllabaires. Le premier, l’HIRAGANA comprend des mots d’origine japonaise ; le second, le KATAGANA reprend des mots d’origine étrangère, les exclamations, les onomatopées et les termes scientifiques. Donc là où nos petits Belges et petits Français doivent apprendre 26 lettres et leurs combinaisons, les petits Japonais doivent ingurgiter 96 signes différents et de nombreux kanjis. Pour pouvoir lire le journal, ils doivent en connaitre au moins 1200. De quoi occuper leurs soirées et même encore une partie du temps à l’université afin d’en ingurgiter 2500 au total qui couvrent à eux seuls 70 % du lexique ! On les classe par leur nombre de traits. Il faut compter 15 ans pour tout assimiler.
Et malgré cela, le taux d’alphabétisation est de 99 % !
Alors quoi, sympas, ces Japonais ?
Oui, beaucoup. Ils savent vivre (il faut avoir passé trois heures à table avec quinze plats différents pour se rendre compte qu’on cuisine mal ou avoir dormi dans une auberge japonaise sur un tatami pour regarder son matelas moelleux d’un œil soupçonneux au retour). Ils savent mêler avec un art consommé le passé, le présent et l’avenir.
On dit que le Japonais nait shintoïste, se marie bouddhiste et meurt confucianiste.
La religion des Japonais (celle qu’ils pratiquaient lorsque les Chinois leur apportèrent le bouddhisme au VIIe siècle est le shintoisme (religion animiste et panthéiste). Effectivement, il est capable de pratiquer plusieurs religions en même temps. Il est très tolérant. Deux pour cent d’entre eux sont catholiques car la religion chrétienne a voulu s’affirmer comme la seule vraie face aux autres. Cela, le Japonais ne le supporte pas.
Après avoir vu une famille entière se consacrer à la production de petites pièces métalliques, dans sa petite usinette familiale (comme au XIXe siècle), vous vous arrêterez avec ravissement devant un autel shinto (c’est la religion japonaise) au coin de la rue ou vous jouirez de la sérénité d’un temple bouddhique perdu dans quelques hectares de forêt mais le soir, vous apprendrez à la télévision que pour gagner du terrain sur la mer, on va utiliser les carcasses des voitures (vieilles seulement de trois ans !) qui embouteillent les cimetières ou qu’on envisage de construire en face de Tokyo, dans la mer, une ville de 200.000 habitants, haute de plusieurs milliers de mètres et que les robots qui devront travailler à cette hauteur où l’homme ne survivrait pas sur les charpentes, eh bien, ils sont déjà prêts...
Henry LANDROIT
Ce texte est écrit en orthographe nouvelle