Alors quoi, me direz-vous, il faut encore troubler ces pauvres petits si fragiles avec ces histoires affreuses ? Dutroux ne vous aura pas suffi ?
Quoi, vous ne leur avez pas parlé de lui non plus ? Ni de Semira Adamu ?
Soyons clairs : l’instituteur (Freinet ou pas) a le devoir d’aborder ces sujets-là avec ses élèves. Et s’il se réclame d’une quelconque pédagogie active, il n’y échappera pas : les enfants apporteront d’eux-mêmes la matière. Notre rôle sera difficile, certes, mais essentiel.
Les enfants vont inévitablement répéter, avec leurs mots à eux, le discours de l’idéologie dominante (1), en vrac :
- l’Otan attaque la Serbie pour que ses dirigeants instaurent la démocratie dans le pays ;
- on les bombarde pour qu’ils cessent de mettre au-dehors les Kosovars ;
- organisons une récolte de sucre et de savon pour les réfugiés ;
etc.
Tout cela, ils l’ont entendu à la radio et à la télé, on leur (nous) a seriné ces vérités premières sans engager aucun débat, même pas au Parlement avant d’engager nos forces armées dans le combat.
Si, en tant que personne, vous, l’instituteur, vous avez une opinion différente et si vous prônez des positions pacifistes, donc critiques vis-à-vis de l’envoi d’une armada meurtrière en Yougoslavie, il y a fort à parier pour que les enfants vous prennent pour un suppôt de Milosevic comme ils ont traité d’«ami de Dutroux », si pas de pédophile, ce pauvre Jacques Duez, professeur de morale tentant de convaincre ses ouailles que la peine de mort n’est pas une solution (2).
Alors quoi ? Serons-nous toujours, nous les enseignants pacifistes, progressistes, idéalistes, freinétistes (et j’en passe) pris entre le marteau et l’enclume ? Car, théoriquement, ne sommes-nous pas les représentants de la Loi, aux yeux des enfants ? S’ils nous interpellent, du haut de leurs dix ans, à propos de la légalité - pour peu qu’il y en ait une dans ce domaine - de cette attaque de l’Otan vis-à-vis d’un pays souverain, que pourrons-nous répondre sans nous emmêler le peu qu’il nous reste de pinceaux pour repeindre la vie aux couleurs de la paix et de l’espérance ?
Aïe, je deviens lyrique ! Aurons-nous l’assurance de notre premier ministre ou du président français ? Les états d’âme, c’est pour nous...
Déjà que nous sommes si souvent à contre-courant de ce qui se dit, se fait, se valorise dans le monde avec nos jeux "coopératifs", nos "conseils" d’enfants, notre refus de la "notation", du "classement", etc. Nous voici encore obligés de dire, qu’écris-je, de crier stop au massacre, halte à la folie guerrière. Mais nos petits slogans se perdent dans les cris de la foule, comme souvent et nous serons obligés d’en supporter d’autres, de slogans, sans y reconnaitre nos sentiments profonds, du genre « Les Belges pensent que... », « La Belgique a dit que... ».
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(1) 66 % des Belges approuvent l’intervention de l’Otan mais 61 % refusent d’accueillir, ne serait-ce que temporairement un réfugié kosovar à domicile. On a oublié de leur poser la question suivante : « Seriez-vous prêt à envoyer votre fils défendre la démocratie en Serbie, les armes à la main ? »
(2) entendu dans l’excellente émission télévisée sur Arte le mercredi 21 avril :
« La Belgique après Dutroux » composée surtout d'extraits d'un travail de Jacques Duez interrogeant les enfants sur le sort à réserver à Dutroux.
Éditorial de la prochaine revue d’Éducation populaire, en avant-première.
