Faut-il avoir peur de l’an 2000 ?
Attention ! Préparez-vous... L’année 1998 nous a déjà habitués aux compteurs annonçant le nombre de jours avant le jour J mais l’année 1999 va être pire : nos librairies et nos ondes vont être envahies par des gourous nous annonçant la fin du monde ou des catastrophes inévitables, des gadgets de toutes sortes vont s’étaler dans vos supermarchés favoris, vos enfants n’échapperont ni aux cartables 2000, ni aux stylos du XXIe siècle ou aux boites à tartines du troisième millénaire et je ne vais pas vous énumérer les marques diverses qui squatteront vos boites aux lettres pour fêter l’évènement en vous fourguant plein de choses inutiles : des calendriers perpétuels, des horloges programmées pour sonner les douze coups de minuit la nuit fatidique, des céréales 2000, des chaines haute-fidélité 2000, des slips 2000, et j’en passe...
Pourquoi 2000 ?
On savait déjà que Denys le Petit, chargé par le pape Jean I de calculer le nombre d’années écoulées depuis la naissance du Christ s’était trompé dans ses calculs savants. Il faut dire que la tâche n’était pas facile : le brave moine vivait au VIe siècle, alors on peut lui pardonner de s’être trompé de quelques années. Conclusion : le deux-millième anniversaire de la naissance de Jésus est passé depuis longtemps.
On savait aussi que le cher Denys avait omis de comptabiliser une année « zéro », donc même si ses calculs avaient été justes, il faudrait fêter le début du troisième millénaire le 1 janvier 2001, lorsque 2000 années effectives se seraient écoulées.
L’entrée dans le vingtième siècle a été fêtée majoritairement le 1 janvier 1901. Apparemment, celle du vingt-et-unième se fêtera le 1 janvier 2000 !
On sait enfin que les Juifs vivent en l’an 5759 de l’ère hébraïque et que les Musulmans sont en l’an 1419 de l’ère islamique. Si le calendrier républicain de la révolution de 1789 était toujours d’application, le 1 janvier 2000 s ’appellerait le 11 nivôse 208 ! Au Japon, cet été, je me suis aperçu que sur certains produits, la date de péremption indiquait l’an 10 (l’empereur Aji Hito a en effet commencé son règne en 1988).
Donc, il s’agit bien là de conventions, variables suivant les pays, les latitudes et les cultures, des conventions nées du souci de l’homme de tout vouloir mesurer.
Les millénaristes
On appelle de ce joli nom les petits malins qui prédisent des catastrophes si pas la fin des temps pour l’an 2000. Ce nombre « rond » en fascine plus d’un. Concernant l’an mille, les historiens ne sont pas d’accord entre eux : a-t-il fait peur à nos ancêtres ? Certains prétendent que oui, d’autres non. Il semble que la vérité est au milieu : ce n’est qu’au XVIe siècle qu’en France, on commence à parler rétrospectivement de cette panique qui se serait déclenchée dans quelques régions. Peu de témoignages donc et apparemment, cette peur ne concerna qu’une petite partie de la population. Et pas les moins instruits ! D’une part, bien qu’établi depuis le VIe siècle, le calendrier que nous connaissons n’était répandu que parmi les gens cultivés ; d’autre part, l’idée d’une fin du monde proche était plutôt liée à une autre croyance.
En effet, divers esprits avaient tenté de fixer l’âge de l’univers. En remontant dans le temps et en utilisant, entre autres, les informations contenues dans la Bible (1), un savant avait calculé que le monde avait été créé en 7952 avant J.-C., un autre en - 3952 et un autre encore le 23 octobre à 9 heures en 4004 avant J.-C. (on n’est jamais assez précis).
La Bible des Hébreux fixait elle-même la date à - 3761 et la version grecque à - 5500 comme début du monde (les traducteurs avaient probablement refait les calculs). (2)
Comme la Création avait duré six jours et que Dieu s’était reposé le septième, on conclut par analogie que le temps terrestre devait durer 6000 ans de « douleur humaine » suivis de 1000 ans « d’harmonie divine » ! Un prophète avait en effet dit : « Pour toi, ô Dieu, mille ans sont comme un jour. » Saint Pierre l’avait relayé en écrivant dans sa seconde épitre : « Mais voici un point, très chers, que vous ne devez pas ignorer, c’est que devant le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. » Le père de l’Église Lactance au IVe siècle puis le père Thomas Burnet au XVIIe reprirent cette théorie.
Le problème, c’était de savoir quand avaient commencé ces fameux six mille ans. Sur ce point, personne n’était d’accord. Alors la fin du monde fut attendue de multiples fois notamment en 1525, 1844, 1890 et 1915. Donc ne vous étonnez pas si vous entendez un grand boum dans la nuit du 31 décembre 1999. On ne sait jamais.
Et les ordinateurs ?
On nous rebat les oreilles également avec les fameux « bugs » de l’an 2000 qui vont affecter nos ordinateurs et perturber nos comptabilités, le calcul du montant de nos traitements et pensions, les facturations, les magnétoscopes (qui possèdent en leur sein un petit ordinateur gérant les heures et les dates), les horaires de nos trains et de nos avions (au point qu’un ministre français vient de proposer une nuit de la Saint-Sylvestre 1999 sans avions !).
Pourquoi ce problème se pose-t-il ?
Il faut savoir qu’au début de l’informatique, la mémoire des ordinateurs était très réduite. Le disque dur du moindre ordinateur domestique d’aujourd’hui possède une mémoire des milliers de fois plus importante que les ordinateurs de 1980. Alors, on a pris l’habitude dans les programmes d’exprimer les dates sous les formes JJ-MM-AA (ou encore AA-MM-JJ) et donc de consacrer deux emplacements à l’année en cours. Dans ces conditions, 00 veut aussi bien dire 2000 que 1900. Donc lorsqu’il devra comprendre 01.01.00 (c'est-à-dire le premier jour de l’an 2000), l’ordinateur interprètera cette date comme étant le 1 janvier 1900 ou sera complètement désorienté devant ces deux zéros.
Catastrophe donc pour nos programmes de comptabilité et pour tous ceux (ils sont plus nombreux qu’on ne pense) qui font appel aux dates. Ainsi votre courrier électronique risque de disparaitre plus tôt que prévu et l’enfant né en 1997 pourrait être considéré comme ayant un âge « négatif » car il ne sera pas encore né en 00 !
Quelle solution ?
Je vous entends d’ici : il suffit de prévoir maintenant 4 chiffres au lieu de 2 dans la mémoire des ordinateurs. Bon c’est ce qu’on va faire. Mais que se passera-t-il en 9999 ? Le problème va se reposer. D’ici là, direz-vous, on aura le temps d’y penser...
Mais le travail est énorme : il faudrait revoir les données enfouies dans les disques durs et dans tous les programmes qui existent sur le marché. Cela représente, suivant les calculs les plus optimistes, l’examen attentif de plus de 100.000.000.000 lignes de programmes. Cela risque de couter cher, très cher, trop cher...
Les fabricants de nouveaux logiciels sont presque certains que les ordinateurs tiennent compte de ce problème mais il existe toujours un risque que cela pose des difficultés.
Alors que faire ? Le 31 décembre 1999, entre les huitres et le fromage, sauvegardez le contenu de votre disque dur. Mais pendant l’année 1999, prenez votre courage à deux mains et mettez bien à l’abri toutes les données de votre ordinateur. Réglez son horloge à la date du 31 décembre 1999. Attendez. Vous verrez ainsi si votre brave machine est prête à passer le millénaire sans encombre !
Henry LANDROIT
(1) Dans l’Ancien testament, le livre de la Genèse reprend la liste des descendants d’Adam et la durée de leur vie.
(2) Voir Le millénium de Stephen Jay GOULD - Éd. Du Seuil - 1998.
Article paru dans "Le Ligueur" du 6 janvier 1999.
Un autre article sur l'an 2000 ?
Un autre article sur la fin du monde ?